Avant de commencer
Le cours 2 en trois cases
(IWE : International Welding Engineer, ingénieur international en soudage.) Une soudure, c'est d'abord une histoire de déformations : le métal chauffé se dilate, le cordon se rétracte en refroidissant, les tôles se déforment (on parle de « distorsion »), et ce qui ne peut pas se déformer librement reste en contrainte. Le chapitre 5 te montre comment naît une contrainte résiduelle de soudage, et le chapitre 6 comment on la mesure avec une rosette de jauges.
Le plan du cours
- 1Du déplacement au gradient
Chaque point bouge ; ce qui compte, c'est la différence de mouvement entre voisins.
- 2Déformation ou rotation : d'où vient γ/2
Tu déformes un carré toi-même et tu vois le γ/2 apparaître.
- 3Green-Lagrange ou petites déformations
Ce que l'hypothèse des petites perturbations (HPP) permet, et ce qu'elle interdit.
- 4Le tenseur ε et son cercle de Mohr
Allongement dans une direction quelconque, déformations principales, déformation plane.
- 5🔥 La déformation thermique
Pourquoi une soudure refroidie reste tirée à sa limite d'élasticité.
- 6🔥 Jauges et rosettes
Mesurer [ε] sur une vraie pièce, puis en déduire les contraintes.
Du déplacement au gradient
Ce n'est pas le mouvement qui déforme, c'est la différence de mouvement
Quand une pièce se charge, chacun de ses points bouge un peu. Le point qui était en P₀ arrive en P. La flèche qui va de P₀ à P est le vecteur déplacement (polycopié, p. 3) :
en 2D, ses composantes s'appellent u (selon x) et v (selon y) ; en 3D on ajoute w (selon z)
L'ensemble des flèches de tous les points s'appelle le champ de déplacement. Pense à une nuée d'oiseaux : chaque oiseau a sa propre flèche de mouvement. Trois cas se présentent, exactement ceux de la figure de la page 3 du polycopié :
Translation : toutes les flèches sont identiques. La nuée glisse en bloc, sa forme ne change pas.
Rotation : les flèches tournent autour d'un centre et grandissent avec la distance. La nuée pivote, sa forme ne change toujours pas.
Déformation : les flèches diffèrent de façon à changer les distances entre oiseaux ou les angles entre leurs directions. Là, la forme change.
Translation et rotation sont des mouvements de corps rigide : ils ne créent aucune contrainte (ils relèvent de la mécanique générale). La RDM ne s'intéresse qu'au troisième cas. La manipulation te fait vérifier le critère : on mesure deux segments et l'angle entre eux.
Manipulation 1 : translation, rotation ou déformation ?
Une grille de points avant (pointillés) et après le mouvement (trait plein). Les petites flèches noires sont les déplacements u⃗. Les deux segments épais partent du coin P : on surveille leurs longueurs et l'angle entre eux.
Regarde la translation : les flèches sont énormes, mais identiques d'un point à son voisin, et rien ne se déforme. La déformation ne dépend donc pas de la taille des flèches, mais de la façon dont elles changent d'un point à son voisin. Au cours 1 (niveau 2), tu l'avais vu en 1D : ε = du/dx, la variation du déplacement par millimètre de longueur.
En 2D, u et v peuvent varier quand on se décale selon x ou selon y. Cela fait quatre variations possibles, qu'on range dans un tableau : le gradient du déplacement.
ligne = la composante du déplacement (u, puis v) ; colonne = la direction dans laquelle on se décale (x, puis y) ; en 3D, c'est une matrice 3 × 3 avec w et z
Ce gradient suffit à décrire comment un tout petit segment dX (avant) devient dx (après) : dx = dX + Grad u·dX (Grad avec une majuscule : on dérive par rapport à la position initiale, voir ci-dessous). En factorisant, on obtient le tenseur gradient de transformation 𝔽 du polycopié (p. 9) :
𝕀 est la matrice identité : des 1 sur la diagonale, des 0 ailleurs ; elle ne change rien au vecteur qu'elle multiplie
- 𝔽
- gradient de transformation : la « machine » qui transforme les petits segments de la pièce. 𝔽 = 𝕀 veut dire « rien ne bouge localement ». Le polycopié signale qu'on le trouve aussi écrit F, F avec deux barres, ou Fij (écriture indicielle)
- Grad, grad
- Grad (majuscule) dérive par rapport à la position initiale X, grad (minuscule) par rapport à la position actuelle x. En HPP (chapitre 3), les deux sont égaux, comme l'indique la remarque de la page 10 du polycopié
Exemples. Translation : u et v sont constants, toutes les dérivées sont nulles, 𝔽 = 𝕀. Étirement de 40 % selon x : u = 0,4x, donc ∂u/∂x = 0,4 et 𝔽 = diag(1,4 ; 1), où diag(a ; b) désigne la matrice qui a a et b sur sa diagonale et des zéros ailleurs. Rotation d'angle α : 𝔽 est la matrice de rotation, ses termes valent cos α et ± sin α. La manipulation affiche ce gradient pour chaque mouvement.
Déformation ou rotation : d'où vient γ/2
Découper le gradient en deux morceaux
Une porte qui tourne sur ses gonds bouge beaucoup, mais elle ne se tord pas. Le gradient du déplacement mélange ces deux choses : la vraie déformation (qui change longueurs et angles, et crée des contraintes) et la rotation (qui ne fait que faire pivoter, sans aucun effet sur la matière). On les sépare toujours de la même façon :
ε est la partie symétrique : c'est le tenseur des petites déformations du polycopié (p. 9) ; ω (« oméga ») est la partie antisymétrique : la rotation
Appliqué case par case, cela donne :
Et voici l'origine du fameux piège du cours 1. Quand un angle droit se referme, chacun de ses deux côtés penche : l'un de ∂u/∂y, l'autre de ∂v/∂x. L'angle perdu, la distorsion, est la somme des deux :
le tenseur range la moitié de l'angle perdu : εxy = γ/2
Manipulation 2 : le carré que tu déformes toi-même
Règle les quatre termes du gradient du déplacement. À gauche, le carré transformé ; au milieu, sa part de déformation pure (ε) ; à droite, sa part de rotation (ω). Les valeurs sont très exagérées pour être visibles.
La partie antisymétrique ω = ½(grad u − grad ut) n'a qu'un seul nombre utile en 2D : l'angle de rotation locale ωz = ½(∂v/∂x − ∂u/∂y) (en radians, positif dans le sens trigonométrique). Il ne crée aucune contrainte.
En 3D, on obtient le tenseur complet de la page 10 du polycopié, symétrique par construction, donc avec 6 composantes indépendantes :
avec εxz = ½(∂u/∂z + ∂w/∂x) et εyz = ½(∂v/∂z + ∂w/∂y)
Conséquence pour la loi de Hooke (cours 5). Puisque τ = Gγ (cours 1) et γ = 2εxy, on a σxy = 2Gεxy (σxy est la notation du polycopié pour le cisaillement τxy). C'est exactement le « 2μ » de la loi de Lamé de la page 13 du polycopié (σ = 2μℇ + λ trace(ℇ)𝕀), où λ et μ (« lambda » et « mu ») sont les deux coefficients de Lamé du matériau, avec μ = G, et où trace(ℇ) est la somme de la diagonale de ℇ (cours 1). Le cours 5 détaille cette loi. Le 2 n'est pas mystérieux : il répare le γ/2.
Green-Lagrange ou petites déformations
La mesure exacte, la mesure simplifiée, et la frontière entre les deux
Il existe deux tenseurs des déformations dans le polycopié (p. 9). Ils répondent à la même question (« de combien les longueurs et les angles ont-ils changé ? ») avec plus ou moins de précision.
Le tenseur de Green-Lagrange 𝔼, la mesure exacte. Il compare les longueurs au carré avant et après. Or une rotation ne change aucune longueur : pour une cabine de grande roue qui tourne sans se déformer, 𝔼 vaut exactement zéro, quel que soit l'angle de rotation.
le dernier terme, en gras, est un produit de deux gradients : il est tout petit quand les gradients sont petits
Le tenseur des petites déformations ℇ, la mesure simplifiée. Si tous les termes du gradient sont petits (quelques millièmes), leur produit est encore mille fois plus petit : on le jette. On retrouve le ℇ = ½(grad u + grad ut) du chapitre 2. C'est l'hypothèse des petites perturbations (HPP) du polycopié.
Le piège : « gradients petits » ne veut pas seulement dire « petites déformations ». Une rotation, même sans aucune déformation, donne des termes de gradient de l'ordre de l'angle (sin α, cos α − 1). Si la pièce tourne trop, le tenseur simplifié invente une déformation qui n'existe pas. La manipulation le montre sur une rotation pure.
Manipulation 3 : quand la mesure simplifiée se trompe
Un carré tourne d'un angle α, sans se déformer (ou avec un vrai étirement de 1 % si tu coches la case). À droite, la composante selon x des deux mesures : Green-Lagrange (exacte, trait plein) et petites déformations (simplifiée, pointillés).
D'où vient 𝔼. Un petit segment dX devient dx = 𝔽 dX. Sa longueur au carré vaut dxtdx = dXt𝔽t𝔽 dX. La variation des longueurs au carré s'écrit donc |dx|² − |dX|² = 2 dXt 𝔼 dX : 𝔼 mesure exactement cette variation. En remplaçant 𝔽 par 𝕀 + H (H = Grad u), on obtient 𝔽t𝔽 − 𝕀 = H + Ht + HtH.
Le calcul de la rotation pure. Pour une rotation d'angle α, H = cos α − 1−sin αsin αcos α − 1. Le tenseur simplifié donne εx = εy = cos α − 1 ≈ −α²/2 : une fausse compression. Le terme HtH vaut exactement l'opposé, et 𝔼 = 0.
L'ordre de grandeur qui fait réfléchir. Pour α = 5°, la fausse déformation vaut cos 5° − 1 = −0,0038, soit −3 800 µε. Or l'acier de construction S235 atteint sa limite d'élasticité vers Rₑ/E = 235/210 000 = 1 120 µε. L'erreur est plus de trois fois la déformation élastique maximale de l'acier. Pour qu'elle reste sous 10 % de cette valeur, il faut une rotation inférieure à environ 0,9°.
Les structures élancées (poutres longues, tôles minces) peuvent tourner beaucoup tout en se déformant peu : c'est le cas du voilement d'une tôle mince sous l'effet du retrait des cordons, ou de la distorsion angulaire d'un assemblage. Les simulations numériques de soudage sur ces pièces utilisent alors des formulations en grandes transformations, basées sur 𝔼, et non la formule simplifiée.
Le tenseur ε et son cercle de Mohr
Allongement dans une direction quelconque, déformations principales, déformation plane
Bonne nouvelle : tout ce que tu as appris sur [σ] au cours 2 se transpose tel quel à ε. Imagine une aiguille de boussole posée sur la pièce, orientée selon n (angle φ avec l'axe x). Deux questions :
1. De combien l'aiguille s'allonge-t-elle ? C'est εn, l'allongement relatif dans la direction n⃗. Il se calcule avec les deux premiers gestes de la méthode M-P-P : multiplier (ε·n) puis projeter sur n.
2. De combien l'angle droit entre n⃗ et sa perpendiculaire t⃗ se referme-t-il ? C'est εnt, le demi-glissement (encore le γ/2).
En 2D, cela donne les deux formules de la page 11 du polycopié, à connaître par cœur :
εnt = −εx − εy2 sin 2φ + εxy cos 2φ
ce sont les formules du cours 2, avec ε à la place de σ et εxy à la place de τxy ; même convention de signe (t⃗ = n⃗ tourné de +90°)
Les déformations principales sont les allongements dans les deux directions où εnt = 0 (aucun angle droit ne se referme). On les trouve avec :
en abrégé : εI, II = C ± R, avec C = (εx + εy)/2 le centre du cercle, a = (εx − εy)/2 et R = √(a² + εxy²) = ½√((εx − εy)² + 4εxy²) son rayon
Manipulation 4 : l'aiguille qui mesure l'allongement
Règle l'état de déformation (en µε, microdéformations). À gauche, le petit carré déformé (très exagéré) et l'aiguille bleue orientée à φ ; les directions principales I et II sont en vert. À droite, le point (εn ; εnt) sur le cercle de Mohr des déformations, avec la convention du polycopié.
Piège 1 : tan(2φ) a deux solutions
L'équation tan(2φ) = 2εxy/(εx − εy) donne deux directions à 90° l'une de l'autre, sans dire laquelle est I (la plus grande). Deux façons de trancher : remplacer φ dans la formule de εn et regarder laquelle donne C + R ; ou retenir la règle « si εx > εy, l'angle calculé entre −45° et +45° est la direction I ». Sur un logiciel (Python, Excel), la fonction atan2, une arc tangente à deux arguments qui tient compte de leurs signes, tranche automatiquement : φI = ½·atan2(2εxy, εx − εy). Attention, Excel inverse l'ordre des deux arguments.
Piège 2 : le glissement maximal vaut 2R, pas R
Le point le plus haut du cercle donne εnt, max = R, qui est un demi-glissement. La distorsion maximale est donc γmax = 2R = εI − εII. Encore le facteur 2.
Déformation plane et contrainte plane : ne pas confondre
| Déformation plane (polycopié, p. 10) | Contrainte plane (polycopié, p. 12) | |
|---|---|---|
| Hypothèse | u(x, y), v(x, y), pas de déplacement selon z | aucune force sur les faces de normale z |
| Conséquence | εzz = 0, mais σzz ≠ 0 | σzz = 0, mais εzz ≠ 0 (Poisson) |
| Où la rencontrer | pièces très longues selon z et bloquées à leurs extrémités (tunnel, barrage, conduite enterrée) ; c'est aussi l'approximation utilisée pour simuler la section courante d'un long cordon dans une tôle épaisse | tôles minces, et toute surface libre (c'est là qu'on colle les jauges) |
Dans les deux cas, z est une direction principale et les formules de εn, εnt et le cercle dans le plan xy restent identiques. Seule la troisième déformation principale diffère : nulle en déformation plane, non nulle en contrainte plane.
En 3D : trois cercles
Dans la base principale, ε est diagonale : diag(εI ; εII ; εIII) (p. 10 du polycopié). On trace alors trois cercles, chacun construit sur deux des trois valeurs principales : c'est le tricercle de Mohr de la page 11, que le cours 4 construit pas à pas pour les contraintes. Une remarque sur le polycopié : à la page 10, il nomme « III » la direction z par convention, ce qui ne veut pas forcément dire que εzz est la plus petite des trois.
La déformation thermique 🔥 métier
Chauffer, brider, refroidir : la naissance d'une contrainte résiduelle
Chauffe une barre de ΔT degrés (ΔT, « delta T », est l'écart de température) : elle s'allonge dans toutes les directions du même pourcentage, sans aucun glissement. C'est la déformation thermique :
en matrice : εth = αΔT·𝕀 (la même valeur sur toute la diagonale, zéro ailleurs)
- α
- « alpha », coefficient de dilatation thermique, en K⁻¹ (par kelvin, soit par degré d'écart). Ordres de grandeur : acier au carbone ≈ 12 × 10⁻⁶, acier inoxydable austénitique ≈ 16 à 17 × 10⁻⁶, aluminium ≈ 23 × 10⁻⁶
Barre libre : elle s'allonge tranquillement et aucune contrainte n'apparaît. Un rail de 100 m chauffé de 40 °C s'allonge de 12 × 10⁻⁶ × 40 × 100 000 mm ≈ 48 mm.
Barre bridée entre deux murs immobiles : elle voudrait s'allonger mais ne peut pas. Les murs la compriment exactement de quoi annuler sa dilatation :
acier : E·α = 210 000 × 12 × 10⁻⁶ ≈ 2,5 MPa par degré ; 100 °C bridés donnent déjà −252 MPa, plus que Rₑ = 235 MPa !
C'est le rail qui se déforme en été quand sa dilatation est empêchée, et c'est surtout le cordon de soudure : le métal chauffé à plus de 1 000 °C est entouré de métal froid qui l'empêche de se dilater. C'est une barre bridée. La manipulation te fait vivre un cycle complet de chauffe puis de refroidissement.
Manipulation 5 : le cycle thermique d'une soudure, en une barre
Une barre d'acier S235 (E = 210 GPa, α = 12 × 10⁻⁶ K⁻¹, Rₑ = 235 MPa) est chauffée de ΔTmax puis ramenée à la température initiale. En bas, le trajet de la contrainte en fonction de l'échauffement. Modèle simplifié : E et Rₑ sont supposés constants avec la température.
① Chauffe élastique : la barre bridée se met en compression, 2,5 MPa par degré.
② Plastification en compression : vers 93 °C, la compression atteint Rₑ. Au-delà, la barre ne peut plus pousser plus fort : elle se raccourcit définitivement (déformation plastique) pour s'adapter.
③ Refroidissement : la barre, devenue « trop courte », veut se rétracter encore plus en refroidissant. Les murs la retiennent : la compression disparaît, puis elle passe en traction.
④ Fin du cycle : si l'échauffement a dépassé environ 190 °C, la traction atteint Rₑ avant la fin du refroidissement. La barre finit tirée à +Rₑ, alors qu'elle est revenue à sa température de départ.
La déformation totale mesurée est la somme de morceaux d'origines différentes, et seule la partie élastique crée des contraintes :
εél : élastique (réversible) ; εth : thermique ; εp : plastique (permanente)
Le calcul du cycle. Barre bridée : ε = 0. À la chauffe, σ = −EαΔT jusqu'à −Rₑ, atteint pour ΔT1 = Rₑ/(Eα) = 235/2,52 ≈ 93 °C. Au-delà, σ reste à −Rₑ et la déformation plastique vaut εp = −αΔT + Rₑ/E. Au sommet ΔTmax, elle est figée. Au refroidissement : σ = Eα(ΔTmax − ΔT) − Rₑ. À la fin (ΔT = 0) : σrésiduelle = min(EαΔTmax − Rₑ ; Rₑ), qui vaut +Rₑ dès que ΔTmax ≥ 2Rₑ/(Eα) ≈ 187 °C.
En 3D, la loi de Hooke du polycopié (p. 13) s'écrit en ajoutant simplement la dilatation : ℇ = 1 + νEσ − νE trace(σ)𝕀 + αΔT·𝕀. Le cours 5 détaille cette loi.
1. Distorsion. La zone plastifiée en compression pendant la chauffe reste « trop courte » : le cordon tire sur les tôles, qui se déforment (retrait longitudinal et transversal, distorsion angulaire, voilement des tôles minces).
2. Inox austénitique. Son α est environ 40 % plus grand que celui de l'acier au carbone, et il conduit beaucoup moins bien la chaleur : les gradients de température sont plus forts, et les distorsions nettement plus importantes.
3. Détensionnement. Le modèle ci-dessus suppose Rₑ constant ; en réalité Rₑ chute fortement avec la température. Un traitement thermique de détensionnement exploite ce phénomène : à chaud, la limite d'élasticité baisse, la matière se relâche plastiquement, et les contraintes résiduelles redescendent au niveau de cette limite réduite.
Jauges et rosettes 🔥 métier
Mesurer ε sur une vraie pièce, puis remonter aux contraintes
Une jauge de déformation est un fil métallique très fin, replié en zigzag sur un film plastique, qu'on colle sur la pièce. Quand la pièce s'allonge sous la jauge, le fil s'allonge et s'amincit : sa résistance électrique augmente, proportionnellement à la déformation :
R : résistance électrique (en ohms) ; k : facteur de jauge, environ 2 pour les jauges métalliques courantes
Cette variation est minuscule (0,2 % pour 1 000 µε) : on la mesure avec un montage électrique de quatre résistances appelé pont de Wheatstone.
Une jauge ne mesure que l'allongement dans sa propre direction : c'est l'aiguille de la boussole du chapitre 4, en vrai. Or un état plan demande 3 nombres (εx, εy, εxy). Il faut donc trois jauges dans trois directions différentes, collées au même endroit : une rosette. La plus courante est la rosette « à 45° », avec des jauges à 0°, 45° et 90°.
La formule de εn du polycopié donne directement, pour φ = 0°, 45° et 90° :
ensuite : déformations principales et directions avec les formules du chapitre 4
Dernière étape : passer aux contraintes. Une jauge est collée sur une surface libre, donc en contrainte plane (remarque de la page 12 du polycopié). La loi de Hooke dans ce cas (démontrée au cours 5) donne :
Manipulation 6 : la calculatrice de rosette
Entre les trois lectures de ta rosette (en µε) et le matériau. Le dessin montre la rosette, le cercle de rayon 1 déformé (très exagéré, en bleu) et les directions principales (en vert). Tu peux t'en servir pour vérifier les exercices.
D'où vient la formule de εxy. À φ = 45°, cos 2φ = 0 et sin 2φ = 1 : la formule du polycopié devient ε45 = (εx + εy)/2 + εxy. On isole εxy, et on remplace εx et εy par les lectures à 0° et 90°.
Le piège de la troisième direction. En contrainte plane, σzz = 0 mais la pièce s'amincit sous la jauge (effet Poisson) : εzz = −ν1 − ν(εx + εy), non nul. Si tu utilisais les hypothèses de la déformation plane (εzz = 0), tu te tromperais sur les contraintes. Les formules de εn et le cercle dans le plan, eux, restent justes.
Vérification rapide. En traction simple σ selon x : ε0 = σ/E, ε90 = −νσ/E, et ε45 = (1 − ν)σ/(2E). Pour σ = 100 MPa et l'acier, cela donne 476, −143 et 167 µε : c'est le premier exemple de la manipulation.
Une jauge ne mesure qu'une variation de déformation depuis son collage : collée sur une soudure déjà refroidie, elle ne « voit » pas les contraintes résiduelles déjà présentes. L'astuce de la méthode du trou incrémental (normalisée notamment par la norme américaine ASTM E837, ASTM signifiant American Society for Testing and Materials) : on colle une rosette spéciale, on perce un petit trou de quelques millimètres en son centre, par paliers de profondeur. Le métal autour du trou se relâche, la rosette mesure ce relâchement, et un calcul (utilisant les formules de ce chapitre) remonte aux contraintes résiduelles qui existaient avant le perçage. C'est l'une des méthodes les plus utilisées sur les assemblages soudés.
Exercices corrigés
Du champ de déplacement jusqu'à la rosette
Essaie chaque question de tête 2 à 3 minutes. Si tu bloques, regarde d'abord la fiche mémoire en bas de page, puis le chapitre. Marque d'un ↺ ce que tu as dû chercher, et refais ces points à froid plus tard. Les manipulations 4 et 6 te permettent de vérifier les exercices 3 et 6.
Exercice 1 : du déplacement au tenseur N1 · chapitres 1 et 2
Dans une plaque, le déplacement vaut (x et y en mm, u et v en mm) : u = 0,002x + 0,001y et v = 0,003x − 0,001y.
a) Écris la matrice grad u.
b) Calcule εx, εy, εxy et la distorsion γ.
c) Calcule la rotation locale ωz.
d) Écris le tenseur ε en µε.
Voir la correction
a) On dérive : ∂u/∂x = 0,002 ; ∂u/∂y = 0,001 ; ∂v/∂x = 0,003 ; ∂v/∂y = −0,001. Donc grad u = 0,0020,0010,003−0,001.
b) εx = ∂u/∂x = 0,002 ; εy = ∂v/∂y = −0,001 ; εxy = ½(0,001 + 0,003) = 0,002 ; et γ = 2εxy = 0,004 rad.
c) ωz = ½(∂v/∂x − ∂u/∂y) = ½(0,003 − 0,001) = 0,001 rad (≈ 0,06°), dans le sens trigonométrique. Elle ne crée aucune contrainte.
d) ε = 2 0002 0002 000−1 000 µε. Vérification : grad u = ε + ω, avec ω = 0−0,0010,0010 ✅.
Exercice 2 : le piège γ/2 en situation N1 · chapitre 2
Un petit carré de 10 × 10 mm subit un glissement simple : son côté supérieur se décale de 0,02 mm vers la droite, son côté inférieur reste fixe.
a) Calcule la distorsion γ.
b) Écris le tenseur ε en 2D.
c) Ce mouvement contient-il une rotation ? Laquelle ?
Voir la correction
a) Le côté vertical penche de 0,02/10 = 0,002 rad, l'autre ne bouge pas : γ = 0,002 rad.
b) Seuls ∂u/∂y = 0,002 et ∂v/∂x = 0 : εx = εy = 0 et εxy = ½(0,002 + 0) = 0,001. Donc ε = 00,0010,0010, et surtout pas 0,002 dans les cases.
c) Oui : ωz = ½(0 − 0,002) = −0,001 rad, une rotation de γ/2 dans le sens horaire. Glissement simple = cisaillement pur (γ/2 de chaque côté) + rotation de γ/2 : c'est la manipulation 2.
Exercice 3 : déformations principales et cercle N2 · chapitre 4
En un point, εx = 600 µε, εy = −200 µε, εxy = 300 µε.
a) Calcule le centre C et le rayon R du cercle de Mohr.
b) Déduis εI, εII et la direction principale I.
c) Calcule εn et εnt pour φ = 45°.
d) Quelle est la distorsion maximale ?
Voir la correction
a) C = (600 − 200)/2 = 200 µε. Avec a = (εx − εy)/2 = 400 : R = √(400² + 300²) = 500 µε (le triangle 3-4-5).
b) εI = 200 + 500 = 700 µε et εII = 200 − 500 = −300 µε. Puis tan 2φ = 2 × 300/800 = 0,75, donc 2φ = 36,9° et φI = 18,4° (c'est bien I, car εx > εy et l'angle est entre −45° et +45°).
c) À 45° : cos 90° = 0 et sin 90° = 1. εn = 200 + 0 + 300 = 500 µε et εnt = −400 × 1 + 300 × 0 = −400 µε.
d) γmax = 2R = εI − εII = 1 000 µε, soit 0,001 rad. Attention : R seul est le demi-glissement.
Exercice 4 : jusqu'où l'HPP est-elle valable ? N2 · chapitre 3
Une pièce en acier S235 (E = 210 GPa) tourne en bloc, sans se déformer, d'un angle α.
a) Pour α = 3°, que donnent εx (petites déformations) et 𝔼xx (Green-Lagrange) ?
b) Compare à la déformation élastique maximale de l'acier.
c) Même question pour α = 0,1°.
Voir la correction
a) εx = cos 3° − 1 = −0,00137 (−1 370 µε) : une compression fictive. 𝔼xx = 0 exactement : aucune déformation réelle.
b) Rₑ/E = 235/210 000 = 1 120 µε. L'erreur (1 370 µε) dépasse la déformation élastique maximale : le calcul HPP annoncerait une plastification qui n'existe pas.
c) 0,1° = 0,001 75 rad ; cos 0,1° − 1 ≈ −α²/2 = −1,5 µε, soit 0,1 % de 1 120 µε : négligeable. L'HPP est valable.
Exercice 5 : la barre bridée N1 puis N2 · chapitre 5
Barre en acier S235 : E = 210 GPa, α = 12 × 10⁻⁶ K⁻¹, Rₑ = 235 MPa, longueur 2 m.
a) Libre, on la chauffe de 60 °C : de combien s'allonge-t-elle ? Quelle contrainte ?
b) Bridée, même échauffement : quelle contrainte ?
c) Bridée, on la chauffe de 300 °C puis on la ramène à la température initiale : quelle contrainte résiduelle (modèle à Rₑ constant) ?
Voir la correction
a) ΔL = αΔT·L = 12 × 10⁻⁶ × 60 × 2 000 = 1,44 mm, et aucune contrainte : elle est libre.
b) σ = −EαΔT = −210 000 × 12 × 10⁻⁶ × 60 = −151 MPa : compression, encore élastique (< 235).
c) Plastification en compression à ΔT1 = 235/2,52 ≈ 93 °C. Au refroidissement, la contrainte remonte de 2,52 MPa par degré depuis −235 MPa : il faudrait 2,52 × 300 − 235 = 521 MPa, plus que Rₑ. Elle plafonne donc à σrésiduelle = +235 MPa en traction, dès que ΔTmax dépasse 2 × 93 ≈ 187 °C. C'est le mécanisme des contraintes résiduelles de soudage.
Exercice 6 : la rosette sur le réservoir N2 · chapitre 6
Une rosette à 45° collée sur la paroi d'un réservoir (jauge 0° selon la circonférence) lit : ε0 = 405 µε, ε45 = 250 µε, ε90 = 95 µε. Acier : E = 210 GPa, ν = 0,3.
a) Calcule εx, εy, εxy.
b) Les axes de la rosette sont-ils principaux ?
c) Calcule les contraintes, puis εzz.
d) Si R = 500 mm et e = 10 mm, quelle est la pression ?
Voir la correction
a) εx = 405 µε ; εy = 95 µε ; εxy = 250 − (405 + 95)/2 = 0.
b) Oui : εxy = 0, donc x et y sont les directions principales (circonférentielle et axiale, comme le prévoit le cours 2).
c) E/(1 − ν²) = 210 000/0,91 = 230 769 MPa. σx = 230 769 × (405 + 0,3 × 95) × 10⁻⁶ = 100 MPa et σy = 230 769 × (95 + 0,3 × 405) × 10⁻⁶ = 50 MPa. Et εzz = −(0,3/0,7) × 500 = −214 µε : la paroi s'amincit.
d) σθθ = pR/e donne p = 100 × 10/500 = 2 MPa (20 bar). C'est le réservoir du cours 2 : la rosette a « retrouvé » la pression.
Défi : la rosette qui cache un cisaillement N2 · chapitres 4 et 6
Lectures : ε0 = 0, ε45 = 371 µε, ε90 = 0 (acier, E = 210 GPa, ν = 0,3). Trouve l'état de contrainte.
Voir la correction
εxy = 371 − 0 = 371 µε, C = 0, R = 371 µε : εI = 371 et εII = −371 µε, à φI = 45°. Contraintes : σI = 230 769 × (371 − 0,3 × 371) × 10⁻⁶ ≈ 60 MPa et σII ≈ −60 MPa. C'est un cisaillement pur de τ = 60 MPa dans les axes x et y. Vérification avec le cours 1 : τ = Gγ = 2Gεxy = 2 × 80 769 × 371 × 10⁻⁶ ≈ 60 MPa ✅.
Quiz : 12 questions éclair
Chaque réponse est expliquée, même quand tu as juste
Fiche mémoire du cours 3
Neuf cases, neuf images : à photographier, puis à redessiner de tête
Le déplacement
Translation et rotation : corps rigide, aucune contrainte. Seule la déformation compte.
Le gradient
Les pentes ∂u/∂x, ∂u/∂y, ∂v/∂x, ∂v/∂y : la différence de mouvement entre voisins.
Déformation + rotation
La porte : partie symétrique = déformation, partie antisymétrique ω = rotation (sans contrainte).
Le γ/2
Le tenseur range la moitié de l'angle perdu. Hooke : σxy = 2Gεxy.
HPP
La grande roue : 𝔼 exacte (0 en rotation). HPP : on néglige Grad ut·Grad u → petites déformations et rotations.
L'aiguille
εnt = −a sin 2φ + εxy cos 2φ, avec a = (εx − εy)/2.
Principales
tan 2φ = 2εxy/(εx − εy). γmax = 2R. Le point tourne de 2φ en sens inverse.
Thermique
Acier : 2,5 MPa/°C. Chauffe puis refroidissement bridés : résiduelle ≈ +Rₑ.
Rosette
Surface libre = contrainte plane. σI = E/(1 − ν²)(εI + νεII).
Glossaire
Les mots, symboles et sigles nouveaux de ce cours
Les termes des cours 1 et 2 sont dans leurs propres glossaires.
- α (dilatation)
- Coefficient de dilatation thermique, en K⁻¹ : allongement relatif par degré d'échauffement. Acier ≈ 12 × 10⁻⁶.
- Champ de déplacement
- L'ensemble des vecteurs déplacement de tous les points d'un solide.
- Contrainte plane
- État où les contraintes selon une direction (z) sont nulles : σzz = 0 mais εzz ≠ 0. Cas des tôles minces et des surfaces libres.
- Corps rigide (mouvement de)
- Translation ou rotation qui ne change ni les distances ni les angles : aucune déformation, aucune contrainte.
- ∂ (dérivée partielle)
- « d rond » : variation d'une grandeur quand une seule variable change, les autres restant fixes. ∂u/∂y : pente de u selon y.
- Déformation plane
- État où il n'y a ni déplacement selon z ni dépendance en z : εzz = 0 mais σzz ≠ 0. Cas des pièces très longues.
- Déformation thermique
- εth = αΔT, identique dans toutes les directions, sans glissement. Ne crée de contrainte que si elle est empêchée.
- Déformations principales
- εI, εII, εIII : allongements dans les directions où aucun angle droit ne se referme (εnt = 0).
- Distorsion (de soudage)
- Déformation permanente d'un assemblage causée par le retrait des cordons : retrait, déformation angulaire, voilement.
- εn, εnt
- Allongement relatif dans la direction n⃗, et demi-glissement entre n⃗ et t⃗ (t⃗ = n⃗ tourné de +90°).
- Eulérien / lagrangien
- Lagrangien : on suit chaque particule depuis sa position initiale (RDM). Eulérien : on observe un point fixe de l'espace (fluides).
- Facteur de jauge k
- Rapport entre la variation relative de résistance d'une jauge et la déformation : ΔR/R = kε, avec k ≈ 2.
- 𝔽 (gradient de transformation)
- 𝔽 = 𝕀 + Grad u : transforme un petit segment d'avant en segment d'après (dx = 𝔽 dX).
- Grad, grad
- Gradient par rapport à la position initiale (Grad) ou actuelle (grad). Égaux en HPP.
- Gradient du déplacement
- Matrice des dérivées partielles ∂ui/∂xj : comment le déplacement varie d'un point à ses voisins.
- 𝔼 (Green-Lagrange)
- Tenseur des déformations exact : 𝔼 = ½(𝔽t𝔽 − 𝕀). Nul pour toute rotation, même grande.
- HPP
- Hypothèse des petites perturbations : petites déformations et petites rotations, donc petits déplacements. Permet d'utiliser ℇ au lieu de 𝔼.
- 𝕀 (identité)
- Matrice avec des 1 sur la diagonale et des 0 ailleurs : multiplier par 𝕀 ne change rien.
- Jauge de déformation
- Fil résistif très fin collé sur une pièce, dont la résistance varie avec l'allongement dans sa direction.
- Méthode du trou incrémental
- Mesure des contraintes résiduelles : on perce un petit trou par paliers au centre d'une rosette spéciale et on mesure le relâchement (notamment ASTM E837).
- ω (rotation)
- Partie antisymétrique du gradient du déplacement : rotation locale, sans déformation. En 2D, ωz = ½(∂v/∂x − ∂u/∂y).
- Pont de Wheatstone
- Montage électrique de 4 résistances qui permet de mesurer de très petites variations de résistance, donc les signaux des jauges.
- Retrait
- Contraction d'un cordon qui refroidit ; empêchée par le métal environnant, elle crée contraintes résiduelles et distorsions.
- Rosette
- Trois jauges collées au même endroit dans trois directions (souvent 0°, 45°, 90°) pour mesurer l'état de déformation plan complet.
- ℇ (petites déformations)
- Tenseur des déformations linéarisé du polycopié : ℇ = ½(grad u + grad ut). Symétrique, 6 composantes.
- Transposée (exposant t)
- Matrice obtenue en échangeant lignes et colonnes.
- Tricercle de Mohr
- Les trois cercles construits sur les trois valeurs principales, deux à deux (cours 4).
- VER
- Volume élémentaire représentatif (polycopié, p. 2) : le plus petit morceau de matière assez grand pour contenir beaucoup de grains, sur lequel on peut définir contrainte et déformation.
Check-list : suis-je prêt pour le cours 4 ?
Coche seulement ce que tu sais faire de tête. Tes coches restent enregistrées dans ce navigateur.